Les citoyens disposent-ils réellement des moyens de faire autrement ? ( Où sont les toilettes publiques à Cotonou)
La récente intensification de la lutte contre l'urinage et la défécation sur la voie publique par la Police républicaine suscite de vives réactions au sein de l'opinion publique. Les images d'interpellations, largement relayées sur les réseaux sociaux, ont provoqué un flot de critiques dirigées contre les forces de l'ordre.
PAR Rédaction

Les policiers ne créent pas la loi ; ils en assurent l'exécution. Leur mission consiste à faire respecter les textes adoptés par le législateur et promulgués par le Chef de l'État. La véritable interrogation mérite donc d'être déplacée : le citoyen béninois dispose-t-il aujourd'hui des infrastructures minimales lui permettant de respecter cette réglementation ?
Une interdiction clairement prévue par la loi
La loi n° 2022-04 du 16 février 2022 relative à l'hygiène publique interdit les comportements portant atteinte à la salubrité publique. Elle prohibe notamment l'abandon de déchets sur la voie publique, le déversement d'eaux usées, les dépôts sauvages d'ordures, les pollutions diverses ainsi que les actes d'urinage et de défécation dans les espaces publics.
Ces dispositions traduisent la volonté de l'État de promouvoir un cadre de vie sain et de préserver la santé publique. Elles constituent un instrument essentiel dans la lutte contre les incivilités environnementales.
Sur le plan juridique, il n'y a donc aucune ambiguïté : l'urinage sur la voie publique est une infraction susceptible d'être sanctionnée.
La Police applique la loi, elle ne l'invente pas
Depuis le lancement de cette campagne, de nombreux commentaires accusent directement la Police républicaine d'acharnement.
Une telle accusation paraît toutefois injuste.
Dans un État de droit, les forces de sécurité ne disposent pas de la faculté de choisir les lois qu'elles souhaitent appliquer. Elles exécutent les missions qui leur sont confiées par les autorités compétentes.
Demander à la Police de fermer les yeux sur une infraction reviendrait à lui reprocher demain son inaction face à l'insalubrité.
Le débat ne devrait donc pas opposer les citoyens aux policiers.
Il devrait plutôt conduire chacun à s'interroger sur les conditions concrètes dans lesquelles cette loi est appliquée.
Une question simple : où un citoyen peut-il se soulager ?
C'est sans doute là que réside le véritable problème.
Uriner n'est pas un acte volontaire comparable au jet d'ordures ou au vandalisme. Il s'agit d'un besoin physiologique naturel qui peut survenir à tout moment.
Imaginons un conducteur de taxi-moto quittant le marché Dantokpa pour Godomey ou le Stade de l'Amitié.
Pensons au chauffeur assurant quotidiennement la liaison Cotonou-Porto-Novo.
Pensons également au commerçant circulant entre le marché Ganhi et l'aéroport international Cardinal Bernardin Gantin, au conducteur desservant l'axe Cotonou-Abomey-Calavi, ou encore aux milliers d'usagers empruntant quotidiennement la route de Cocotomey.
Lorsqu'un besoin pressant survient sur ces longs parcours, quelles solutions s'offrent concrètement à eux ?
Où se trouvent les toilettes publiques facilement accessibles ?
Existe-t-il une signalisation permettant de les localiser rapidement ?
Le citoyen peut-il raisonnablement interrompre son activité pendant plusieurs dizaines de minutes dans l'espoir de trouver un sanitaire ?
Autant de questions qui restent, pour beaucoup d'usagers, sans réponse satisfaisante.
Une offre largement insuffisante
Il serait excessif d'affirmer qu'il n'existe aucune toilette publique à Cotonou. On en trouve notamment dans certains marchés, quelques gares routières, des stations-service, des centres commerciaux ou certains bâtiments administratifs.
Mais ces équipements demeurent peu nombreux au regard de l'étendue de la ville, de sa population et des centaines de milliers de personnes qui y transitent chaque jour.
Surtout, ils sont très inégalement répartis.
De vastes portions des principaux axes urbains et interurbains restent dépourvues de sanitaires publics clairement identifiables et facilement accessibles.
Pour un usager qui passe plusieurs heures sur la route, cette insuffisance devient rapidement une difficulté concrète.
Une responsabilité qui interpelle d'abord la mairie
La salubrité urbaine ne repose pas uniquement sur la répression.
Elle suppose également des investissements publics.
En vertu des textes régissant les collectivités territoriales, les communes exercent des compétences en matière d'assainissement, d'hygiène, d'aménagement urbain et d'équipements collectifs.
À ce titre, la mairie de Cotonou ne peut être absente du débat.
Construire des toilettes publiques modernes, propres, entretenues et réparties dans les marchés, les grands carrefours, les plages, les gares routières et les principaux axes de circulation devrait constituer un volet essentiel de toute politique de salubrité.
L'obligation imposée au citoyen doit s'accompagner des moyens lui permettant de s'y conformer.
Les grandes villes montrent l'exemple
Plusieurs métropoles africaines engagées dans des politiques ambitieuses de salubrité ont accompagné les mesures de répression par le développement de sanitaires publics.
À Kigali, souvent citée comme référence en matière de propreté urbaine, les campagnes de sensibilisation s'accompagnent d'un effort constant d'équipement.
À Abidjan, Dakar ou Casablanca, des toilettes publiques sont progressivement implantées dans les marchés, les gares et les espaces de forte fréquentation, même si des défis subsistent.
Ces expériences montrent qu'une politique efficace repose autant sur les infrastructures que sur les sanctions.
Les amendes sont-elles injustes ?
La légalité des amendes ne semble pas pouvoir être contestée puisqu'elles reposent sur un texte en vigueur.
En revanche, leur perception par les citoyens dépend aussi des conditions dans lesquelles la loi est appliquée.
Lorsque l'administration exige un comportement sans mettre à disposition les équipements indispensables à son respect, le sentiment d'injustice peut s'installer.
Il ne s'agit donc pas de remettre en cause le principe des sanctions.
Il s'agit plutôt de rappeler un principe fondamental de bonne gouvernance : l'autorité publique doit créer les conditions permettant au citoyen de respecter la règle avant d'en sanctionner la violation.
Sensibiliser, équiper, puis sanctionner
La campagne actuelle peut devenir une formidable opportunité.
Elle pourrait conduire la mairie de Cotonou, avec l'appui de l'État, à lancer un vaste programme de construction de toilettes publiques sur les grands axes de circulation, dans les marchés, les terminus de transports en commun, les plages, les jardins publics, les espaces touristiques et les zones commerciales.
Une cartographie numérique de ces infrastructures, complétée par une signalisation visible, permettrait aux usagers de les localiser facilement.
Dans ces conditions, lorsqu'un citoyen choisirait malgré tout d'uriner sur la voie publique alors qu'une toilette publique est disponible à proximité, la sanction apparaîtrait pleinement justifiée et difficilement contestable.
Une politique publique à compléter
La lutte contre l'insalubrité constitue une nécessité pour Cotonou, capitale économique du Bénin.
Mais une politique publique durable repose sur trois piliers indissociables : sensibiliser, équiper et sanctionner.
Aujourd'hui, la répression semble avoir pris une longueur d'avance sur l'investissement dans les infrastructures.
La Police républicaine accomplit sa mission conformément à la loi. La véritable responsabilité est désormais collective : celle de l'État, des collectivités locales et particulièrement de la mairie de Cotonou, appelée à doter la ville d'équipements sanitaires publics dignes d'une métropole moderne.
Car une règle, aussi légitime soit-elle, est d'autant mieux respectée qu'elle est accompagnée des moyens concrets permettant à chacun de s'y conformer.
Le Meilleur Quotidien — https://lemeilleurquotidien.bj/article/089855b4-837f-40a0-9245-a6aa0d0aff99
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